Le jour où j’étais dans mission impossible

avril 17, 2019 0 Par lejourou

Samedi 21 Octobre 2017, il est environ 18h. Mon mari et moi sommes dans la voiture d’un ami qui nous a proposés de nous emmener à l’autre bout de Paris. Nous venons de quitter notre petit garçon âgé alors de 2 ans et 3 mois. Il est entouré d’une amie et de sa tante qui, au pied levé nous ont remplacés, dans le service de réanimation où il est pris en charge. Quelques heures plus tôt, j’avais supplié notre fils de prier Jésus de lui donner la force de vivre, car ses heures étaient comptées. On venait de nous apprendre que son foie tournait à moins de 10%, et qu’il était maintenant sur la liste de ce qu’on appelle les « Super U » (U pour Urgence de la liste de ceux qui attendant un don d’organe au niveau Européen). Il fallait lui trouver un nouveau foie et vite, c’était une question d’heures peut-être.  

Depuis dix jours, mon mari et moi, nous nous étions relayés à son chevet, sans jamais véritablement penser en arriver là. On marchait dans un cauchemar tout éveillé. Nous étions épuisés moralement mais si on tenait encore debout c’est parce qu’à genoux, on n’avait pas d’autre choix que de prier et d’espérer. Malgré tout, l’état de notre fils se dégradait de jour en jour à vitesse grand V au point que nous-mêmes devions nous préparer à être des donneurs potentiels. Quand l’équipe médicale nous a pris à part dans la petite pièce des « mauvaises nouvelles », on ne s’est même pas posé la question, si on pouvait être donneur, aucune hésitation là-dessus, on le ferait.

Aussi dès qu’il a fallu partir pour faire les tests de compatibilité, et qu’au milieu des bouchons, la voiture faisait du surplace, mon mari et moi, avons décidé de prendre le métro car nous avions cette horrible sensation d’avoir une compte-à-rebours qui nous rappelait que la course contre la montre commençait. Et pour bien faire, le parcours du combattant était semé d’embûches. On avait plusieurs correspondances et main dans la main, tous les deux, on essayait d’avancer le plus rapidement possible, en courant, sautant, volant dans les escaliers. J’avais l’impression d’être dans un mauvais remake de « Mission Impossible ». Ventre vide et coeur serré, nous sommes arrivés à l’hôpital Beaujon, par je ne sais quel miracle, avant que la dernière caisse d’admission ne ferme. (On devait être hospitalisé comme n’importe quel patient même pour des tests).

Pendant que les internes, et les infirmières se sont affairés à nous piquer, nous avons appris une nouvelle qui changea tous les plans de mon mari : »on va plutôt se concentrer sur madame car elle a le même groupe sanguin que votre fils. » Le visage grave, le papa de mon petit garçon se figea : « on non, je vais me faire du souci pour toi et pour lui maintenant. » Je ne savais pas trop ce que ça représentait de donner une partie de son foie, l’impact que cela aurait sur mon corps mais pour l’instant, je n’avais pas envie de me poser la question. OK c’était moi qui étais choisie visiblement, j’étais partante pour sauver mon fils coûte que coûte. J’ai fini mon plateau repas qu’une gentille infirmière nous avait apporté à chacun afin qu’on ne défaille pas après les prélèvements sanguins.

Enfin, le chirurgien que nous étions censés rencontrer pour nous expliquer comment ce type d’opération se déroulerait, nous a reçus dans son bureau. Quelques minutes avant, une question me taraudait l’esprit que je n’ai pas tardé à poser au docteur en face de moi. « Mais comment ça se passe si jamais j’étais enceinte? » Bon la question était posée pour la forme parce qu’on essayait depuis 18 mois, et rien ne s’était produit, mise-à-part des deuils, et des bads news qui ne m’avaient pas aidée à tomber enceinte évidemment.

« C’est très bien que vous posez la question, nous allons y revenir ensuite ». C’est comme ça que j’ai écouté très attentivement comment le lobe gauche du foie serait prélevé, et que cette chirurgie pratiquée depuis trois décennies se révélait être un franc succès selon notre interlocuteur. Puis il s’adressa à nouveau à moi avec cette question: « A combien de semaine d’aménorrhée êtes-vous madame? » Hein? Mais de quoi il me parle? « euh pardon? je ne comprends pas… » Il reformula sa question: »à quand remonte la date de vos dernières règles? » J’ai balbutié interloquée et finalement j’ai plongé ma main dans mon sac à main, à la recherche de l’information sur mon portable. Une fois que j’avais pu lui donner la date, j’ai pu m’entendre dire:  » vous êtes à cinq semaines d’aménorrhée. Félicitations !  »

Une vie se formait en moi pendant que l’autre que j’avais mise au monde était en train de s’éteindre. C’est le jour où j’ai vécu le moment le plus paradoxal de mes 41 ans